La présente communication s’articulera en plusieurs chapitres.
Elle partira d’abord de constats généraux sur la question de la préservation des ressources naturelles, et montrera que, si toutes les sociétés humaines sont confrontées à cette problématique, et l’ont intégrée à leur mode de développement avec plus ou moins de fortune, le passage à une économie capitaliste, et son extension à l’ensemble de la planète par les règles de la mondialisation libérale, provoquent une crise de la biodiversité majeure et sans commune mesure avec les précédentes.
Elle s’attachera ensuite à la question de la protection des ressources naturelles en Afrique, et montrera que si la biodiversité n’est actuellement pas menacée par le mode de développement africain, l’entrée de l’Afrique dans la mondialisation capitaliste provoque les mêmes effets ici que dans les pays développés et risque de ne pas être soutenable pour les ressources naturelles du continent. Un point particulier sera fait sur les conséquences du réchauffement climatique qui risquent d’accroître la pression sur les ressources naturelles.
Ainsi, la communication s’attachera à explorer quelques points de passage pour réconcilier développement et protection des ressources naturelles.
Enfin, la communication montrera en quoi la coopération décentralisée peut, au sein de la coopération internationale, contribuer à cette ambition.
1. Constats généraux
Toute société est confrontée à la gestion et la préservation des ressources naturelles. Les Mayas ont semble-t-il disparu après avoir coupé toutes leurs forêts. Les aborigènes d’Australie pratiquent un brûlis lourd de conséquences pour la faune et la flore. L’Empire romain a également déforesté toutes les régions méditerranéennes.
Les sociétés occidentales ont développé un rapport de domination de la nature (Aristote, le Livre) à l’inverse d’autres cultures (chinoise, indiennes, etc.). Elles ont exporté cette vision en deux temps, d’abord avec les premières grandes vagues de colonisation (qui ont été les premières catastrophes écologiques massives), et désormais avec la mondialisation du mode de développement capitaliste.
Le système capitaliste pose en effet un problème particulier par rapport à la préservation des ressources naturelles. Marx a très bien montré comment la création, par le capital, de plus value exige l’élargissement continu de sa sphère de circulation, et donc la création de nouveaux besoins, de nouveaux marchés jusqu’à la mise en place d’un marché mondial, et également la marchandisation de toute chose, dont la nature qu’il contribue à «dé-diviniser» pour en faire un simple objet.
Désormais, le marché est mondial. Tout s’y vend. Les forêts primaires sont dévastées pour ouvrir des routes vers l’exploitation des mines ou pour offrir des meubles exotiques bon marché dans les jardins occidentaux. Les entreprises ont pu décomposer leurs processus de production entre différents pays en fonction du coût salarial le plus faible, avec une explosion des gaz à effet de serre à la clé : un pot de yaourt fait désormais 9000 kilomètres pour être produit et un jeans 30 000. Les mesures environnementales prises dans les pays du Nord ont pour principal effet de délocaliser les lieux de production dans les pays moins contraignants, avec interdiction d’imposer des normes aux frontières car l’OMC les considère comme des barrières douanières déguisées. Et les marchés financiers ont pu organiser une fantastique économie de casino avec les conséquences que l’on connaît jusqu’à la dernière crise financière. Ils souhaitent désormais se refaire une santé avec la mise en place d’une finance carbone.
Ainsi, le système économique n’emporte pas seulement les conséquences sociales effrayantes que l’on connaît (explosion des inégalités de richesse, appauvrissement des Etats, tensions géopolitiques), elle a aussi pour conséquence la crise écologique que nous connaissons.
2. Problématique de la préservation des ressources naturelles en Afrique
Dans ce contexte, la question de la préservation des ressources naturelles de l’Afrique est double :
d’abord, y a-t-il, un problème, ou non, de préservation des ressources en Afrique ?
ensuite, d’où viennent ces éventuels problèmes ?
Si l’on se réfère au calcul de l’empreinte écologique, un indicateur créé par le WWF qui mesure la pression du mode de développement d’un pays sur sa biodiversité, il n’y a globalement pas de problème de préservation des ressources naturelles en Afrique. Dans son dernier rapport, le WWF montre ainsi que l’ensemble des pays africains ont une empreinte largement inférieure à leur biocapacité. Les pays africains ont donc jusqu’à présent un niveau de développement soutenable et durable pour la planète.
En regardant plus précisément, on note cependant un certain nombre de menaces pour la biodiversité et les ressources naturelles. Certaines sont liées à des pratiques traditionnelles, comme la pratique du brûlis ou des pratiques de déforestation villageoise pour le bois de chauffe, qui nécessitent d’être réaménagées à l’aune de leur impact sur la biodiversité.
Mais la plupart des menaces pour les ressources naturelles sont aujourd’hui liées à l’entrée de l’Afrique dans le grand marché mondial. Cela a commencé par le trafic de défenses et la pratique du safari pour le bonheur des touristes blancs. Cela s’est amplifié avec l’exploitation des richesses du sous-sol africain (minerais, gaz, pétrole) et le commerce des innombrables richesses naturelles de l’Afrique, et notamment les bois exotiques. Et cela se renforce désormais avec le passage dans certaines zones à des pratiques capitalistiques et intensives de l’agriculture, qui se répandent d’ailleurs avec la mise en concession ou la vente d’immenses parcelles de terres agricoles. Depuis les émeutes de la faim de 2008, ce phénomène s’est renforcé au détriment des populations des pays et la situation provoque déjà des conflits importants (comme à Madagascar où le gouvernement est tombé après avoir tenté de concéder 1/3 de l’île à l’entreprise Daewoo). Enfin, l’exode rural et l’extension anarchique des villes qui suivent cette entrée dans un niveau de développement plus industriel portent également avec eux des problématiques fortes de pollution locale en plus des problèmes sociaux liés au chômage des populations : érosion des sols, gestion difficile des eaux usées et des déchets, développement anarchique des transports (pollutions de l’air, bruit, émissions de GES).
Ainsi globalement, les menaces sur la préservation des ressources naturelles de l’Afrique sont majoritairement liées à son entrée dans la mondialisation libérale, et peu aux conditions de son développement endogène.
Dans ce contexte, le réchauffement climatique représente une menace importante pour l’Afrique, et notamment la partie subsaharienne si l’on se réfère aux prévisions du GIEC qui prévoient l’accroissement des températures, la diminution des précipitations, la poursuite de l’avancée du désert et donc la baisse de fertilité des sols et de biodiversité. D’ores et déjà, la modification des saisons accroît les conflits entre éleveurs et agriculteurs, et nécessite non seulement d’imaginer de nouvelles pratiques culturales adaptées aux nouvelles conditions climatiques et d’aménager le droit coutumier des pays.
3. Dépasser l’opposition entre développement et préservation des ressources naturelles : les conditions d’un développement endogène
Comment dans ce contexte envisager les voies d’un développement de l’Afrique qui, à l’inverse du développement des pays occidentaux, concilierait progrès social et respect des équilibres écologiques ?
Trois pistes de réflexion sont ici avancées. Avec en préalable, un mot sur la dette. Si l’on fait la différence entre les fonds perçus par l’Afrique et les remboursements effectués depuis 1985, le solde s’élève à – 739 milliards de dollars. C’est donc l’équivalent de 7,5 Plan marshall que l’Afrique a payé aux pays industrialisés depuis 20 ans par le redoutable mécanisme de la dette. Ce chiffre mérite d’être rappelé à l’aube des négociations financières sur l’adaptation au changement climatique de Copenhague.
La première proposition porte sur les conditions de développement agricole. Le développement agricole est la condition sine qua non du développement de l’Afrique. Dans les régions subsahariennes, et dans celles qui menacent de le devenir avec le réchauffement climatique, la question posée est celle de techniques qui concilierait augmentation de la productivité et respect des équilibres biologiques. Ces techniques existent. Elles ne sont pas issues de la recherche sur les modifications génétiques comme tenteraient de le faire croire les lobbies semenciers, mais commencent à se développer dans le domaine de ce qu’on appelle l’agro-écologie. L’Afrique a besoin d’une révolution verte, mais pas d’une révolution qui renforce sa dépendance aux technologies du Nord, et donc sa dette et sa perte d’autonomie, mais d’une révolution qui garantisse les conditions de son autosuffisance alimentaire en respectant ses équilibres naturels. De nombreux chercheurs et associations travaillent aujourd’hui dans ce domaine, il en existe d’ailleurs des exemples au Burkina, comme dans la ferme pilote de Guié ou les expérimentations menées avec l’association terre et humanisme. Elles sont forcément moins médiatisés que les chimères génétiques de Monsanto, mais elles méritent toute l’attention des décideurs africains.
La deuxième condition, pour une révolution verte de l’Afrique, c’est la possibilité de garantir sa souveraineté et son autosuffisance alimentaire. Quand les paysans maliens ou burkinabés ne peuvent plus vendre leurs productions sur les marchés locaux car elles sont concurrencées par des produits moins chers importés d’Asie, c’est non seulement un drame pour les paysans qui les plonge dans la misère, mais c’est également une menace pour l’indépendance du pays. On l’a vu pendant les émeutes de la faim en 2008. Le libre échange dans le domaine agricole a renforcé partout l’exode rural, il plonge dans la pauvreté des millions de paysans, et il ne garantit pas la satisfaction des besoins alimentaires des populations. Dès lors, l’Afrique doit pouvoir bénéficier d’un régime de protectionnisme international, qui la soustrait des règles du commerce mondial de l’OMC, pour en garantir la souveraineté alimentaire et la capacité d’organiser les conditions de son autosuffisance alimentaire, comme l’Union européenne l’a fait au sortir de la deuxième guerre mondiale. Les négociations en cours avec l’Union européenne pour la mise en place d’accords de libre-échange censés prendre la suite des accords de Cotonou/ Lomé (condamnés par l’OMC) rend cette question brûlante. L’ouverture totale des frontières africaines, notamment aux produits agricoles, terminerait de ruiner la petite paysannerie et risquerait d’éloigner à jamais la possibilité d’une souveraineté alimentaire.
La deuxième piste de réflexion questionne le rythme et les technologies du développement. Aujourd’hui, l’Afrique est globalement coupée des grands circuits mondiaux de capitaux et des investissements étrangers. Elle intègre cependant régulièrement les nouvelles vagues de technologies occidentales, et les intègre à ses modes de vie avec plus ou moins de rapidité. Cependant, à la différence des précédentes, les nouvelles technologies posent de réels problèmes de recyclage et de réemploi. Une 4L pouvait durer des décennies, tandis que les composants d’un téléphone portable risquent de poser des problèmes insurmontables de déchets dans les années qui viennent. Le «développement durable» pose cette question particulière : quel est le niveau de développement acceptable par les populations et les systèmes écologiques ? Pendant longtemps, les économistes et décideurs ont considéré que les «pays en développement», c’est-à-dire ceux qui dans leur esprit "devaient se développer", pouvaient, grâce au libre marché, bénéficier de «sauts» de technologie et passer directement au stade considéré comme supérieur sans passer par les étapes précédentes. Cette hypothèse mérite d’être considérée avec attention. Toutes les technologies occidentales ne sont pas bonnes à prendre. Certaines sont insoutenables du point de vue écologique des pays quand les structures de production et de démantèlement ne sont pas en place. D’autres risquent d’enfermer les pays dans une dépendance forte vis-à-vis de ces technologies et des finances (OGM) sans garantie aucune sur les transferts de savoir-faire nécessaires à l’autonomie.
Le mécanisme de développement propre, mis en place par le protocole de Kyoto, risque ainsi s’il est généralisé à Copenhague de multiplier les projets des entreprises multinationales dans les pays africains, sans aucune garantie sur leur acceptabilité par les populations et l’environnement, et en créant une forte dépendance à l’égard des technologies inadaptées aux besoins des populations et des milieux. Il est donc proposé ici d’examiner ce processus avec une grande prudence et de focaliser plutôt l’attention dans les négociations à venir sur la mise en place du Fonds d’adaptation des pays aux changements climatiques, financé par les pays industrialisés, et géré par l’ONU et la Banque africaine de développement qui permettra aux pays africains de choisir réellement leurs process technologiques et leurs modalités de développement.
La troisième piste de réflexion est centrée sur la question de l’exploitation des ressources naturelles. Le gouvernement d’Equateur réfléchit actuellement, dans le cadre des négociations de Copenhague, à laisser dans son sous-sol 20% de ses réserves pétrolières et demande à la communauté internationale de financer la moitié du manque à gagner, l’Equateur en prenant en charge l’autre moitié. Pourquoi une telle offre alors que le pétrole représente 65% de ses recettes ? Le gouvernement a fait le constat que depuis la première exploitation pétrolière en 1972, l’Equateur a reçu l’équivalent de 90 milliards d’euros, mais a pour cela non seulement ravagé la forêt équatorienne dans laquelle sont basés les puits, mais également exterminé certaines communautés indiennes. Et tout cela, sans avoir réussi à transformer cette manne financière en moteur de développement. Aujourd’hui, l’Equateur fait donc le constat suivant : si le pétrole ne lui permet pas de se développer, autant profiter des négociations de Copenhague pour penser l’après pétrole, et réfléchir à des conditions de développement endogène.
L’Afrique est immensément riche de son sous-sol : minerais, pétrole, gaz... Mais combien de pays et de gouvernements ont su transformer cette richesse en facteur de développement pour leurs populations ? Dans combien d’autres cette richesse s’est -elle finalement révélée un grand malheur, encourageant la corruption des gouvernements, les liant aux intérêts des entreprises multinationales, ravageant leur biodiversité, les rendant incapables d’imaginer un processus de développement autonome et endogène ?
Si le réchauffement climatique peut être une opportunité pour l’Afrique, c’est aussi parce que c’est le moyen de réfléchir, avec l’appui des financements onusiens, à de nouvelles formes de développement, endogènes et autocentrées, en lien avec les besoins réels des populations.
4. Apports de la coopération décentralisée
La coopération décentralisée peut apporter des points d’appui dans cette stratégie.
Le Conseil général de l’Essonne mène une politique de coopération décentralisée qui s’appuie essentiellement sur l’aide aux projets des acteurs essonniens dans les pays du Sud. L’Afrique représente la grande majorité des projets soutenus. Les processus de décentralisation qui se sont généralisés ces dernières années dans les Etats africains ont renforcé les pouvoirs des collectivités africaines et conduit leurs élus à démultiplier les recherches de partenariats auprès des collectivités du Nord, condition souvent sine qua non pour le financement de leurs politiques. Il nous semble que cette situation n’est pas sans risque pour le renforcement des inégalités territoriales dans les pays africains et que les Etats devraient garantir leurs outils de planification écologique et sociale pour faire profiter à tous des richesses ainsi créées.
Parmi les projets financés dans ce cadre, une très petite minorité d’entre eux portent sur la préservation des ressources naturelles. Cela est dû à un manque de culture «écologique» chez les acteurs essonniens et à une demande quasi inexistante chez nos partenaires africains. De même, peu de projets réussissent encore complètement à mettre en place des conditions de développement endogène. La plupart tendent à l’inverse à s’inscrire et répéter, sans les questionner, les processus et technologies du Nord. Cependant, quelques projets commencent à innover dans ce sens, que nous cherchons à généraliser, en proposant quelques critères de «bonnes pratiques» pour des coopérations décentralisées véritablement gagnantes. Ces projets s’appuient sur un véritable partenariat entre populations, et prennent le temps de la discussion et des échanges pour identifier les besoins des partenaires et réfléchir aux solutions les plus adaptées. Ils n’engagent pas de solutions techniques sans avoir garanti que ces dernières pourraient ensuite être prises en charges de manière autonome, sans apport extérieur, par les populations. Ils mettent en place des circuits de crédit et de financement pour assurer une rentabilité économique des projets locaux. Ils valorisent les savoir-faire locaux. Ils étudient les impacts sociaux, culturels et environnementaux pour leurs bénéficiaires.
Le gros avantage de la coopération décentralisée est de créer de véritables échanges humains entre populations, de contribuer en cela à un monde plus fraternel et de paix, mais aussi de permettre de réfléchir, ensemble, aux avantages et inconvénients de nos propres modes et stades de développement, et de distinguer ce qui est à faire évoluer de ce qui doit être conservé. La lenteur de ces processus est gage de possibilité de réflexion. L’association des populations doit garantir la définition de solutions endogènes et adaptées aux besoins.
Pour peu qu’elle respecte ces quelques balises, la coopération décentralisée est donc à notre avis un formidable levier pour inventer un monde plus fraternel et durable, et mériterait à ce titre amplement de bénéficier de certains financements qui ne manqueront pas, nous l’espérons, d’être créés à Copenhague en décembre prochain.
Je vous remercie.