Après des années de stabilité des prix des céréales, ceux-ci ont augmenté à partir de 2005, et ont explosé entre mars 2007 et aujourd'hui : + 30% pour le maïs, 74% pour le riz, 87% pour le soja et 130% pour le blé. Sachant que l'alimentation représente 50 à 77% du budget des populations vivant avec moins d'un dollar par jour, cette augmentation produit les conséquences dramatiques que l'on observe aujourd'hui.
Or la « crise » risque de durer. Car contrairement aux déclarations lénifiantes des zélateurs de la mondialisation libérale, FMI et Banque mondiale relayés par notre ministre de l'économie Christine Lagarde, cette crise alimentaire n'est pas le reflet d'un déséquilibre provisoire entre l'offre et la demande mondiale, renforcé par la spéculation financière, mais bien des dysfonctionnements structurels du mode de développement capitaliste contemporain.
Les agricultures du sud au péril du libre échange
La première raison de cette situation, ce sont en effet les politiques d'ajustement structurel imposées par la Banque mondiale et le FMI depuis une vingtaine d'années, qui ont obligé les pays en développement à abandonner leurs cultures vivrières au profit de matières premières (souvent des monocultures) à exporter. Ces politiques ont non seulement rendu les Etats complètement dépendants du système mondial des prix et de ses variations spéculatives, mais également détruit en profondeur les savoir-faire des populations paysannes. Avec peu de résultats en échange, les gros producteurs agricoles du Nord continuant de subventionner massivement leurs exportations, rendant la plupart des pays du Sud peu compétitifs sur les marchés mondiaux, et obligés au final de recourir aux produits importés plutôt qu'à leur production locale.
La rançon écologique du productivisme
La deuxième raison, ce sont les conséquences environnementales de ce mode de développement, largement décrites depuis le Sommet de la Terre à Rio en 1992 et qui contraint progressivement la croissance de la production agricole : érosion des sols, pollutions et appauvrissement progressif des sols, réduction des surfaces par un étalement urbain non maîtrisé. « Cerise sur le gâteau », les conséquences du changement climatique se font désormais concrètement sentir. Pendant les deux dernières années en effet, les inondations dans certaines régions comme les vagues de sécheresse ailleurs ont ainsi fortement ralenti la hausse de la production céréalière.
La course aux bio-carburants : quand l'essence vaut plus cher que des vies humaines
Le troisième élément est lié à la hausse du prix du pétrole, qui non seulement renchérit le coût des transports et donc des produits importés, mais a également favorisé la substitution d'une grande part des surfaces agricoles dédiées à l'alimentation par des cultures dédiées aux agrocarburants. Selon le FMI, près de 50% des surfaces céréalières dans le monde y seraient désormais consacrées, contribuant à une baisse massive de l'offre alimentaire. La logique libérale de l'ajustement naturel des marchés conduit ainsi à la monstrueuse équation selon laquelle il est plus rentable d'orienter les produits agricoles vers la production d'essence pour les pays riches que pour nourrir des millions d'être humains.
Du côté de la demande, enfin, la Chine et l'Inde ont désormais des habitudes alimentaires qui se rapprochent des standards internationaux, avec notamment une consommation exponentielle de viande et de lait. Or selon les types d'élevage, il faut 3 à 7 kilos de céréales pour produire un kilo de viande. Une part de la production céréalière toujours plus importante est donc désormais consacrée à l'alimentation du bétail.
Les spéculateurs à l'assaut des marchés alimentaires
Offre contrainte et demande en hausse, les stocks de céréales mondiales, qui permettaient la stabilité des prix, ont ainsi fondu depuis deux ans. Et les prix ont commencé à monter. Inquiets des fluctuations du dollar et de la crise bancaire liée aux subprimes, les fonds spéculatifs se sont massivement reportés dans les spéculations à la hausse sur ces matières premières. Et la spirale s'est engagée. Car pour lutter contre ces hausses de prix pénalisant leurs populations, les pays en développement gros producteurs - Inde, Chine, Vietnam, Indonésie, etc. - ont pris les uns après les autres des mesures de restriction de leurs exportations, qui ont encore favorisé la hausse des prix mondiaux, rendant la situation impossible pour les pays importateurs.
Une solution durable qui passe par des ruptures
Alors que faire ? En urgence bien sûr, les organisations des Nations Unies doivent organiser un fond d'aide alimentaire, pour éviter les famines et éviter la déstabilisation des Etats propice à de nouvelles situations de troubles politiques, de guerres et de déplacements de population. D'ici un à deux mois, les récoltes de céréales dans les zones de production devraient permettre un certain rétablissement des prix. Mais elles ne seront pas suffisantes pour reconstituer les stocks mondiaux. Et la spéculation pourra ressurgir à la prochaine mauvaise récolte.
Au-delà de la réforme du FMI et de la Banque mondiale, et de la mise en place de la taxe Tobin pour enrayer la spéculation financière internationale et rétablir la souveraineté des pays sur leur développement économique, il y a donc également urgence à réformer le système agricole mondial. Avec quelques principes à respecter. D'abord, relancer l'aide publique au développement, qui continue de baisser inexorablement, et consacrer une plus grande partie de celle-ci à l'agriculture en visant l'autosuffisance alimentaire des pays. Ensuite, en finir avec le mirage des agrocarburants et remettre en cause l'objectif désastreux de l'Union européenne d'en faire 5,75% de sa consommation énergétique, qui poussera automatiquement les pays en développement, à l'instar du Brésil, à se lancer dans cette production au détriment de leur alimentation. Enfin, relancer la recherche pour augmenter la productivité agricole en donnant la priorité aux techniques qui, à l'inverse des OGM, préservent les écosystèmes et favorisent leur appropriation par les paysans. Dans un rapport publié le 15 avril dernier, l'UNESCO indique ainsi que « si la recherche agricole a permis d'améliorer considérablement la productivité depuis une cinquantaine d'années », les bénéfices de ces progrès ont été « très inégalement partagés », et se sont traduits « dans bien des cas par un coût social et environnemental important ».
article d'Elodie Vaxelaire